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Donc, un soir, la Tante Arie, sous la forme d’une vieille mendiante, vint à Villars et frappa à la porte de la plus belle maison du village, où elle demanda asile pour la nuit. Cette maison appartenait à une ‘’coudri’’ (couturière) qui gagnait tout ce quelle avec son aiguille et son dé, car elle était bien habile dans son état : on lui eût fait tort en disant le contraire. Mais, si elle était riche, elle n’était guère ‘brave’’ (honnête) : elle ne se gênait pas pour coupe, de la toile ou du drap qu’on lui confiait, de bon morceaux qu’elle mettait de côté pour elle-même. De plus, son cœur était aussi dur que son doigt, avec le dé au bout : elle eût refusé un morceau un morceau de pain à son propre père, s’il se fût relevé de la tombe pour lui demander l’aumône.
Elle refusa donc fort vilainement la Tante Arie et la chassa en la traitant de paresseuse qui, bien sur, avait, dans sa jeunesse, aimé la danse plus que e travail, sans quoi elle ne se verrait pas, à présent, obligée de vivre aux dépens de ceux qui valaient mieux qu’elle.
Sans rien répondre à ces mauvaises paroles, la Tante Arie se dirigea vers une toute petite maison appartenant à une pauvre femme, laquelle n’avait d’autre bien q’un maigre champ avec, au bout, un blessonnier (poirier sauvage. Elle reçu de son mieux la Tante Arie, et comme justement elle venait de faire la lessive d’un fermier qui lui avait donné en paiement une miche de pain noir, elle coup un bon ‘’virecoinat’’ (morceau faisant le tour de la miche). Elles soupèrent ensemble et couchèrent sur une botte de paille. Vers minuit, la Tant Arie réveilla la bonne femme et lui dit : « puisque vous avez si bon cœur, je vous accorde que la première chose que vous ferez demain matin, vous la ferez toute la journée » : puis, elle disparut. La bonne femme, quoique bien étonnée, se rendormit et, le lendemain matin, alla secouer son blessonnier pour sa provision du jour. Mais voilà que plus elle secouait, plus les blessons tombaient et cela dura jusqu’au soir et le tas de blessons était plus gros que la maison. La femme en fit du cidre, meilleur que celui de pommes, et de l’eau-de-vie, qui vaut mieux que le kirsch : elle en vendit et, de l’argent, acheta deux bon champs, un pré et même une vache, de sorte qu’elle fut à son aise le reste de ses jours.
Chacun parlait, au village, de cette récolte de blessons et de la chance de la femme ; la couturière pensa étouffer de dépit d’avoir refusé sa fortune en renvoyant la mendiante. De ce jour, elle la guetta du matin au soir par sa fenêtre, au cas ou elle reviendrait et se piqua même plus d’une fois les doigts avec son aiguille. Elle n’attendit pas longtemps : à pareil jour de la semaine suivante, à la brune, la mendiante passa devant la porte de la couturière, qui courut aussitôt après elle et la pria de vouloir bien accepter le souper et la couchée pour cette nuit. La pauvresse accepta et fut régalée de vin, après quoi elle coucha dans le propre lit de l’avare. A minuit, la Tante Arie se leva et dit à son hôtesse : « Pour le bien que tu m’as fait, je t’accorde que la première chose que tu feras après le jour levé, tu la feras toute la journée ». Puis, elle disparut et la couturière se promit bien de ne pas se faire payer en blessons, mais elle prépara ses écus pour les compter dès le jour levé. Elle se tournait et retournait dans son lit et ne put se rendormir que vers trois heures du matin, mais d’un si profond sommeil qu’elle se réveilla quand le soleil entrait dans sa chambre. Elle sauta du lit en pensant à tout l’argent perdu depuis l’aurore et voulut courir à ses écus, mais elle se sentit pressée d’une nécessité dont, ordinairement, grands et petits s’acquittent à leur lever. Elle voulut donc s’en délivrer, mais le liquide bientôt déborda par terre, forma d’abord une rigole, puis un ruisseau, qui jusqu’au coucher du soleil, ne fît que s’accroître. Les fondations de la maison en furent minées : elle s’écroula le lendemain, ensevelissant meubles et pièces d’étoffe, ce qui ruina la couturière et la mit à l’aumône. C’est depuis lors que coule, à Villars, le ruisseau sur lequel notre Prince fit construire un beau moulin qui dura bien longtemps.
E. Coulon, 1934